• Tiens, voilà du boudin !

     

    Le boudin est l’avenir de l’homme…

    C’est ce que nous dit l’autoproclamé « anti-Bambi », à savoir notre sénateur local, auteur du Livre blanc sénatorial intitulé Adieu, veau, vache, cochon, couvée, sous-titré Ce que les végans et antispécistes veulent supprimer ! (téléchargeable ci-dessous). Notez le point d’exclamation/d’indignation sur le thème du « c'est-y pas honteux ». Notre sénateur local, président du Groupe d’études chasse et pêche du sénat, y part en croisade contre les pseudo-dangers que ferait peser sur les traditions, décrétées patrimoniales et ancestrales, la réduction de la consommation excessive de viande et de produits animaux en tous genres par le vulgum pecus.

     

    Tiens, voilà du boudin ! Livre blanc Adieu, veau, vache, cochon, couvée

     

    Bref, vous ne mangez pas de viande ? Tremblez, mauvais Français, nous dit le sénateur.

    Tout est dit dès la préface et l’introduction. La « propagande » est « simpliste » (dit autrement, elle est le fait d’imbéciles…) et, argument spéciste bien connu, il est question de « l’espèce humaine », fondamentalement distincte des « animaux » : bref, pour le sénateur, qui reprend le refrain habituel des spécistes, l’homme ne serait pas un animal…

    Le reste de ce livre blanc est, sur le fond, sans intérêt. Il n’est qu’un catalogue consumériste et commercial des activités humaines utilisant, sous toutes leurs formes, les animaux, et ce sous couvert de traditions, de patrimoine et d’identité (y compris les sévices infligés sans motif autre que la cruauté pure et simple, notamment vénerie et corrida).  

    La « bonne bouffe » (toute autre, notamment sans produits animaux, étant sans aucun doute « mauvaise » à ses papilles) y tient bien sûr une place prépondérante, à l’image du tour de taille de nombre de nos sénateurs. On y découvre par exemple (page 25) la « géline à la lochoise, poule rustique à la chair fine et goûtue accompagnée d’oignons », plat sans doute servi de temps à autre à la cantine du Sénat (notre sénateur local en salive d’avance !).

    Le titre de ce livre blanc fait évidemment référence à notre bon La Fontaine, souvent considéré comme un « socle » incontournable de la culture française. On le sait moins, mais La Fontaine s’en est violemment pris à Descartes (« ce mortel […] entre l’huître et l’homme ») et à sa théorie des animaux machines (qui est encore l’idée qui prévaut chez les spécistes, dont notre sénateur local). Le débat était déjà en cours à cette époque et, on le sait, certains cerveaux évoluent lentement.

    Le Discours à Madame de la Sablière (fin du Livre IX des Fables) est à lire (ou à relire) en entier et en détail (ci-dessous).

    À moins d’être un inconditionnel de sang et de boudin, ne perdez pas de temps à lire le livre blanc de notre sénateur local, lisez plutôt le Discours à Madame de la Sablière de notre bon Jean.

    René était vraiment un idiot…

     

     

    DISCOURS À MADAME DE LA SABLIÈRE

    Iris, je vous louerais, il n'est que trop aisé ;

    Mais vous avez cent fois notre encens refusé,

    En cela peu semblable au reste des mortelles,

    Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.

    Pas une ne s'endort à ce bruit si flatteur.

    Je ne les blâme point, je souffre cette humeur ;

    Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux Belles.

    Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,

    Le Nectar que l'on sert au Maître du Tonnerre,

    Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,

    C'est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ;

    D'autres propos chez vous récompensent ce point,

    Propos, agréables commerces,

    Où le hasard fournit cent matières diverses :

    Jusque-là qu'en votre entretien

    La bagatelle a part: le monde n'en croit rien.

    Laissons le monde et sa croyance :

    La bagatelle, la science,

    Les chimères, le rien, tout est bon. Je soutiens

    Qu'il faut de tout aux entretiens :

    C'est un parterre, où Flore épand ses biens ;

    Sur différentes fleurs l'Abeille s'y repose,

    Et fait du miel de toute chose.

    Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais

    Qu'en ces fables aussi j'entremêle des traits

    De certaine Philosophie

    Subtile, engageante, et hardie.

    On l'appelle nouvelle. En avez-vous ou non

    Ouï parler ? Ils disent donc

    Que la bête est une machine;

    Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts:

    Nul sentiment, point d'âme, en elle tout est corps.

    Telle est la montre qui chemine,

    A pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

    Ouvrez-la, lisez dans son sein ;

    Mainte roue y tient lieu de tout l'esprit du monde.

    La première y meut la seconde,

    Une troisième suit, elle sonne à la fin.

    Au dire de ces gens, la bête est toute telle :

    L'objet la frappe en un endroit ;

    Ce lieu frappé s'en va tout droit,

    Selon nous, au voisin en porter la nouvelle.

    Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit.

    L'impression se fait, mais comment se fait-elle ?

    Selon eux, par nécessité,

    Sans passion, sans volonté :

    L'animal se sent agité

    De mouvements que le vulgaire appelle

    Tristesse. joie, amour, plaisir, douleur cruelle,

    Ou quelque autre de ces états

    Mais ce n'est point cela; ne vous y trompez pas.

    Qu'est-ce donc? Une montre. Et nous? C'est autre chose.

    Voici de la façon que Descartes l'expose ;

    Descartes ce mortel dont on eût fait un dieu

    Chez les païens, et qui tient le milieu

    Entre l'homme et l'esprit, comme entre l'huître et l'homme

    Le tient tel de nos gens, franche bête de somme.

    Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur.

    Sur tous les animaux, enfants du Créateur,

    J'ai le don de penser; et je sais que je pense.

    Or vous savez, Iris, de certaine science,

    Que, quand la bête penserait,

    La bête ne réfléchirait

    Sur l'objet, ni sur sa pensée.

    Descartes va plus loin, et soutient nettement

    Qu'elle ne pense nullement.

    Vous n'êtes point embarrassée

    De le croire, ni moi. Cependant, quand au bois

    Le bruit des cors, celui des voix

    N'a donné nul relâche à la fuyante proie,

    Qu'en vain elle a mis ses efforts

    A confondre, et brouiller la voie,

    L'animal chargé d'ans, vieux Cerf, et de dix cors,

    En suppose un plus jeune, et l'oblige par force

    A présenter aux chiens une nouvelle amorce.

    Que de raisonnements pour conserver ses jours !

    Le retour sur ses pas, les malices, les tours,

    Et le change, et cent stratagèmes

    Dignes des plus grands chefs, dignes d'un meilleur sort !

    On le déchire après sa mort ;

    Ce sont tous ses honneurs suprêmes.

    Quand la Perdrix

    Voit ses petits

    En danger, et n'ayant qu'une plume nouvelle,

    Qui ne peut fuir encore par les airs le trépas,

    Elle fait la blessée, et va traînant de l'aile,

    Attirant le chasseur, et le chien sur ses pas,

    Détourne le danger, sauve ainsi sa famille,

    Et puis quand le chasseur croit que son Chien la pille,

    Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit

    De l'homme, qui confus des yeux en vain la suit.

    Non loin du Nord il est un monde

    Où l'on sait que les habitants

    Vivent ainsi qu'aux premiers temps

    Dans une ignorance profonde :

    Je parle des humains; car quant aux animaux,

    Ils y construisent des travaux

    Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,

    Et font communiquer l'un et l'autre rivage.

    L'édifice résiste, et dure en son entier ;

    Après un lit de bois, est un lit de mortier.

    Chaque castor agit ; commune en est la tâche ;

    Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche.

    Maint maître d'œuvre y court, et tient haut le bâton.

    La république de Platon

    Ne serait rien que l'apprentie

    De cette famille amphibie.

    Ils savent en hiver élever leurs maisons,

    Passent les étangs sur des ponts,

    Fruit de leur art, savant ouvrage ;

    Et nos pareils ont beau le voir ;

    Jusqu'à présent tout leur savoir

    Est de passer l'onde à la nage.

    Que ces castors ne soient qu'un corps vide d'esprit,

    Jamais on ne pourra m'obliger à le croire ;

    Mais voici beaucoup plus : écoutez ce récit,

    Que je tiens d'un roi plein de gloire.

    Le défenseur du Nord vous sera mon garant :

    Je vais citer un prince aimé de la victoire ;

    Son nom seul est un mur à l'Empire ottoman;

    C'est le roi polonais. Jamais un roi ne ment.

    Il dit donc que, sur sa frontière,

    Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :

    Le sang qui se transmet des pères aux enfants

    En renouvelle la matière.

    Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.

    Jamais la guerre avec tant d'art

    Ne s'est faite parmi les hommes,

    Non pas même au siècle où nous sommes.

    Corps de garde avancé, vedettes, espions,

    Embuscades, partis, et mille inventions

    D'une pernicieuse et maudite science,

    Fille du Styx, et mère des héros,

    Exercent de ces animaux

    Le bon sens, et l'expérience.

    Pour chanter leurs combats, l'Achéron nous devrait

    Rendre Homère. Ah s'il le rendait,

    Et qu'il rendît aussi le rival d'Épicure !

    Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?

    Ce que j'ai déjà dit, qu'aux bêtes la nature

    Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;

    Que la mémoire est corporelle,

    Et que, pour en venir aux exemples divers

    Que j'ai mis en jour dans ces vers,

    L'animal n'a besoin que d'elle.

    L'objet, lorsqu'il revient, va dans son magasin

    Chercher par le même chemin

    L'image auparavant tracée,

    Qui sur les mêmes pas revient pareillement,

    Sans le secours de la pensée,

    Causer un même événement.

    Nous agissons tout autrement.

    La volonté nous détermine,

    Non l'objet, ni l'instinct. Je parle, je chemine ;

    Je sens en moi certain agent ;

    Tout obéit dans ma machine

    À ce principe intelligent.

    Il est distinct du corps, se conçoit nettement,

    Se conçoit mieux que le corps même :

    De tous nos mouvements c'est l'arbitre suprême.

    Mais comment le corps l'entend-il ?

    C'est là le point : je vois l'outil

    Obéir à la main, mais la main, qui la guide ?

    Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide ?

    Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.

    Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts :

    L'impression se fait. Le moyen, je l'ignore :

    On ne l'apprend qu'au sein de la Divinité ;

    Et, s'il faut en parler avec sincérité,

    Descartes l'ignorait encore.

    Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux.

    Ce que je sais, Iris, c'est qu'en ces animaux

    Dont je viens de citer l'exemple,

    Cet esprit n'agit pas, l'homme seul est son temple.

    Aussi faut-il donner à l'animal un point

    Que la plante après tout n'a point.

    Cependant la plante respire :

    Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?

     

     

    Par ailleurs, nous invitons notre sénateur local (et tous les lecteurs) à regarder le documentaire de Béatrice Limare (2012), lui aussi intitulé « Adieu, veau, vache, cochon, couvée ». Il y découvrira des réalités qu’il ne semble pas connaître… Peut-être  (ne soyons pas résolument optimiste malgré tout) comprendra-t-il que l'utilisation des animaux à des fins industrielles a atteint un point à partir duquel elle ne peut plus que refluer. Ce qu'il nomme avec dédain « l’utopie Bambi » a de beaux jours devant elle.

     

     

     

     

     

     

    [Mis en ligne le 16/09/2019]

     

     

    « Et le Crédit agricole demain ?Sully-Helyett, un « y » qui rapproche »

    Tags Tags : , , , , , ,
  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :